Cite de morts

LA CITE DES MORTS

Dans le cimetière du Caire, le plus grand au monde, vivent plus d’un million de personnes. Le lieu qui rappelle les vieilles traditions pharaoniques est devenu un bidonville improbable, où les gens cohabitent en paix avec d’innombrables générations de morts.

La Cité des Morts est le plus grand cimetière musulman au monde. Dans ses entrailles, telles des labyrinthes de mausolées, de tombeaux et de voûtes, vivent plus d’un million d’habitants. Les gens dorment, mangent, élèvent leurs enfants parmi des chèvres, des cafés, des marchands, des mosquées et des tombes sur lesquelles sont inscrits les noms de vielles lignées d’Al-Qahira, ou la Victorieuse, comme on l’appelait dans les périodes prospères de l’ère musulmane. Les morts arrivent tous les jours, et les fossoyeurs travaillent pendant que ses résidents vivent un quotidien tout à fait semblable à celui des habitants de n’importe quel quartier populaire du Caire.

Tout a commencé en 1967 quand l’Égypte a perdu le Sinaï dans la Guerre des six jours contre Israël, qui a occupé le triangle désertique, qui depuis des siècles reliait l’Égypte, la Palestine et la Syrie. Les familles égyptiennes vivant dans les villages du Sinaï ont dû migrer vers d’autres régions du pays et beaucoup sont arrivées au Caire, qui souffrait déjà d’une croissance massive de sa population. Les logements dans la capital du monde arabe sont devenus si rares, en raison de la surpopulation, que nombreux sont ceux qui ont trouvé refuge dans la Cité des morts. Ils ont commencé à y élever leurs enfants entre les tombes et plus personne n’a pu les en faire sortir, pas même quand l’Égypte repris le Sinaï en 1979.

Mondes parallèles

Les nécropoles sont une partie fondamentale de l’histoire et de la culture égyptienne. Depuis le néolithique les cimetières ont été organisés comme des villes pour accueillir le sommeil éternel des hommes. Les sites archéologiques de la vallée des morts et la nécropole de Memphis, où se dressent les mystérieuses pyramides sont d’illustres représentants. La coutume de veiller en permanence sur leurs ancêtres a amené les égyptiens à construire des tombes et des mausolées de deux et trois pièces qui pouvaient loger les gardiens.

Face à la crise du logement dans la mégapole du Caire, de nombreuses familles en situation de vulnérabilité ont décidé de suivre l’exemple des déplacés du Sinaï. Aujourd’hui, les tombes sont tellement prisées que certaines sont même gérées par des promoteurs immobiliers.

Pour les Occidentaux, vivre sur le territoire des morts est seulement possible dans la fiction, comme dans le célèbre film d’horreur “Poltergeist”. Mais pour les cairotes, cette fantaisie est bien réelle et la relation qu’ils ont établi avec les morts est tellement pacifique qu’elle pourrait rendre jalouse n’importe quelle copropriété horizontale. Si les Égyptiens sont capables de vivre parmi des tombes, c’est parce que leur conception de la mort est sans conteste pharaonique. Elle est née d’une histoire d’amour qui a forgé profondément la spiritualité de l’Égypte antique: le mythe d’Isis et Osiris. Lorsque le dieu Osiris fut assassiné et démembré par son frère Set, sa sœur et épouse, la déesse Isis, chercha ses restes éparpillés dans la Haute et la Basse Égypte. Quand elle fut capable de rassembler les morceaux de son bien-aimé, Isis le ramena à la vie. Mais la mort est implacable, et Isis a pu le revivre à peine le temps de concevoir un fils. Osiris retourna dans l’inframonde et Isis resta en vie, mais de cet amour improbable est né Horus, à la tête de faucon, qui deviendra le dieu le plus aimé et juste du peuple des pharaons.

Cette relation fonde la conception, désormais atavique, selon laquelle la vie est parallèle à la mort. Cette conception a même percé les limites de l’Islam, et reste latente dans l’esprit des Égyptiens modernes. C’est pourquoi les propriétaires des tombes ont accepté les déplacés, à qui on a proposé de garder et d’entretenir les lieux. À force de vivre avec les os, les gens ont commencé à se sentir un peu différents, exceptionnels. Ce qui en quelque sorte, leur permet de supporter tant de pauvreté.

Il y a des tombes payantes, d’autres qui sont gratuites. Certaines, de 12 mètres carrés peuvent accueillir jusqu’à 10 personnes. D’autres habitations sont tout simplement des taudis construits autour des tombes, avec des morceaux de bois et des cartons, comme dans le cas du logement de Dou’a Aziz Barham.

Dou’a

Dou’a et sa famille sont quatre, vivant dans une cabane qui s’élève entre des tombes et le mur ouest qui délimite la nécropole. Dou’a étendait le linge qu’elle venait de laver dans un lavoir partagé avec d’autres familles n’ayant pas l’eau courante. En souriant, elle m’a salué avec le traditionnel “Salam Aleykoum” « que la paix soit avec vous ». Dou’a m’a raconté qu’elle et son mari sont nés dans un bidonville dans la périphérie du Caire, mais lorsque leurs deux enfants sont nés, ils ont déménagé à la cité des morts où ils ont construit, à côté d’un mausolée, la cabane de moins de 20 mètres qu’ils habitent maintenant. Ils ont un four à gaz, un placard, deux lits, trois chaises. Elle est certaine que la grandeur d’Allah lui a permis de vivre parmi les morts. « Nous n’avions pas le choix – explique Dou’a -. Car trouver un logement au Caire est très cher et souvent presque impossible. Ici nous sommes mieux que dans les taudis. Nous avons même de l’électricité. »

Le fabuleux destin du Caire est lié sans doute à ces ancêtres qui reposent sous les pieds nus de Dou’a. Elle qui portait un voile bleu céleste, dit ne pas avoir peur de la mort, mais elle craint la puanteur. Le plus difficile pour elle c’est de vivre avec l’odeur de la cadaverine, ce parfum dégagé par les morts auquel même le cœur le plus tenace ne peut s’habituer. Par contre, eux, les morts, ne semblent pas être dérangés par le bourdonnement de la vie. Dou’a est convaincue que ça leur fait du bien d’écouter les versets du Coran qui passent à la radio et les ragots du voisinage. Rien ne semble plus perturber les ancêtres. Ils ont vécu le soulèvement de Mamelouks, l’invasion ottomane, les hordes d’archéologues français, l’occupation anglaise, le panarabisme, les confrontations contre Israël. Ils paraissent même indifférents aux mouvements et colères qui agitent la ville depuis cette date du 25 Janvier 2011.

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Le quotidien dans ce lieu improbable persiste  même si dans la capitale se livre la plus féroce des luttes pour le pouvoir entre militaires, démocrates et partisans d’un Islam politique. De la mosquée la plus proche sort l’appel à la prière qui célèbre avec un prodigieux mélisme la grandeur d’Allah. Comme d’habitude, trois fois par jour, les hommes pieux quittent leur thé et leurs narguilés et entrent dans leurs tombes-maisons, s’agenouillent sur un tapis, et prient. C’est déjà le crépuscule et la Cité des Morts se prépare pour le repos. À ce moment là, le sable ocre, devient rose au Caire. Ce spectacle est tellement beau que je ne peux m’empêcher de penser que c’est ici même, dans un lieu où se fréquentent en promiscuité la vie et la mort, et à cet instant même, quand la lumière commence à faire place aux ténèbres, qu’Isis et Osiris ont dû consommer leur union miraculeuse.

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