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PETIT WAYUU

J’ai rencontré ce petit dans un voyage tortueux à travers le désert de la péninsule de la Haute Guajira au nord de la côte Caraïbe colombienne. Je devais quitter Manaure, village où le territoire indien Wayuu commence, pour rejoindre Riohacha, la capitale du département de La Guajira. Dans le marché de Manaure, un homme jeune à la peau cannelle, m’a proposé de me ramener à l’arrière d’une vieille van Ford Pick Up adaptée en tant que transport de passagers. Les minibus climatisés qui prenaient la dernière route pavée du nord de la Colombie devait encore attendre deux heures pour quitter le village.

-“Nous partons dans une demi-heure patronne. Par Pajarito”. – Cria le garçon aux yeux malicieux, qui était l’assistant du chauffeur. Le chemin de Pajarito est un raccourci qui coupe le désert jusqu’à La Guajira moyenne. On peut apercevoir des flamants roses qui interviennent les côtes bleues des Caraïbes, mais c’est aussi une route de sable et pierres, infestée de bandits. Seules deux voitures ont le droit de la traverser en deux voyages par jour. Une à l’aube et une autre au début de l’après-midi.

À l’intérieur de la Pick Up, assis sur des bancs en bois, attendaient un vieil homme et une femme avec un bébé de quelques jours. Une demi-heure plus tard nous étions déjà une douzaine de passagers. Avec Olivier, mon mari français, nous étions excités tels des naïfs arijunas, mot en langue wayuunaiki pour nommer ceux qui ne sont pas indiens. Le vaisseau ne décollait pas et je ne voulais pas que la nuit me surprenne au milieu du désert avec un Français dans ma poche, j’ai demandé a l’assistant:
– “Pourquoi nous ne partons pas?”
– “Attendez patronne, le camion est encore vide”.  Me répondit il.

Plus tard, j’ai compris ce que voulait dire “vide”. En sortant de Manaure pendant qu’ils remplissaient le van avec de l’essence vénézuélien de contrebande, toute une famille wayuu nous a rejoint. Une grand-mère, un père et quatre enfants. Une centaine de mètres plus loin, sont montés deux femmes chargées chacune avec un enfant et de grands sacs. L’assistant criât – “C’est bon patron! Démarrez”- Et nous sommes rentrés dans le désert. Nous etions les alizées, les chardons, deux arijunas, et presque une veignteine d’âmes wayuus dans la vieille Ford Pick up. D’autres wayuus sont montés plus tard, et mon mari s’amusait à compter le nombre d’indiens qui pouvaient rentrer dans une camionnette. «Trente- six”- m’annonça-t-il . – “Sur le capot et le grillage il y en a une quinzaine, et quatre dans la cabine du conducteur. Et le plus étonnât: personne se plain”. Le bébé de la jeune femme, à peine de quelques jours était dans un sommeil paisible dans les bras de sa mère. Une autre femme avec une petite fille malade qui vomissait comme un robinet ouvert, souriait, sereine. Les yeux du vieil indien étaient fixés, sereins, sur le drap de sable. La grand-mère de la famille, impassible, portait sur ses genoux le plus jeune de ses petits-enfants, d’environ quatre ans qui souffrait de paralysie cérébrale. Deux de ses frères pendaient, accrochés aux grilles extérieures du van et le quatrième, un peu plus âgé que l’enfant malade, était assis sur le sol, face à moi. Sa tête semblait couverte par la fourrure noire d’une chenille. Il était fasciné par le français qui commençait à grogner dans une langue étrangère.

Le conducteur quant à lui, continuait a ramasser n’importe quel wayuu qu’il trouvait sur la route pour le placer sur le capot.

– “Hey!, combien de gens pensez vous mettre ici? “- J’ai demandé à l’assistant. Il souriait. “Et ça c’est rien patronne, aujourd’hui nous sommes presque vides. Ces gens ont besoin de quelqu’un pour les conduire. Ils marchent beaucoup depuis leur villages lointains dans le désert et attendent des heures sur la route. Ils ont déjà l’habitude”.
Nous roulions depuis deux heures et toujours pas de Pajarito. J’ai commencé à formuler des malédictions et pour me calmer j’ai pris ma caméra. J’avais encore la moitié d’une pellicule et j’ai décidé de photographier les flamants roses qui commençaient à débarquer sur les plages solitaires du désert de la Guajira. Sans succès avec les photos j’ai décidé de photographier le sourire de mon petit compagnon au poil de chenille. Il a posé ravis. J’étais trop mal assise mais j’ai sacrifié une partie de mon siège pour que le petit s’assoit à mes cotés. En le voyant si petit, si émerveillé j’ai commencé à sentir de l’affection pour lui. Lorsque nous avions atteint le village de Pajarito, environ dix minutes plus tard, le maudit assistant lui a ordonné de céder son siège pour assoir une dame arijuna. C’était une dame épaisse qui sentait le parfum ordinaire et qui prenant la place de deux femmes adultes. Encore plus comprimée et séparée de mon nouvel ami, ma mauvaise humeur est revenue. Les sièges étaient que pour les arijunas . Il plaça l’enfant à côté de ses frères aînés qui étaient accrochés à l’extérieur du camion qui roulait à quatre-vingts kilometres à l’heure . “Nous sommes maintenant quarante- trois”, – dit Olivier, qui ne se amusait plus. – “Quarante-trois et un vélo”. Depuis trois heures de trajet nous étions encore au milieu de nul part. Quelques kilomentres avant d’atteindre Les Quatre Voix, le croisement des routes menant à toutes les régions de la Guajira et à Riohacha, la capital, le voyage du petit et sa famille s’est achevé. Ils descendirent leurs sacs tissés des fantastiques couleurs, leurs enfants, en nous disent au revoir. J’ai cherché la petite tête de chenille, mais elle se reposait déjà sur la branche épaisse d’un arbre sec. Il me regarda et fit signe d’un au-revoir triste pendant que la voiture partait et la distance entre nous s’élargissait. Il est resté au milieu des chardons et de la poussière, avec sa famille. Qui sait combien de kilomètres ont dû encore parcourir dans la steppe pour atteindre leur ranch.

Nous arrivâmes à Riohacha après plus de quatre heures sans amortisseurs. Je n’arrivais pas à concevoir un quotidien si infâme. J’ai fait cette image il y a déjà dix ans. Ce petit doit avoir déjà l’âge auquel les garçons prennent le combat. Ses yeux indiens, que moi même j’ai hérité d’une arrière grand mère wayuu, me font penser à la situation des autochtones des Ameriques. Aux Wayuus et leur lutte pour sauver l’eau et leurs terres de pillages des multinationales. Je pense aussi à la timidité avec laquelle la langue Quechua survit, contrairement à près de 700 langues amérindiennes qui mourront probablement avant la fin de ce siècle. Je pense à la force des groupes ethniques amazoniens qui essaient d’arrêter la destruction de la forêt. Ces yeux me rappellent le courage des Sioux et de leur travail pour que leurs communautés retrouvent leur dignité et leur fierté, et me font penser aux Chiapas et aux suicides de Nukak Makus.

Quand j’ai parlé à une pieuse femme Guajira arijuna de mon indignation pour la façon dont ils transportaient les Wayuus, elle a juste dit: « Ils se sont habitués”. Cette femme était convaincue que la maltraitance et la misère sont inhérentes au mode de vie des indiens. Pas étonnant que le mot ‘indigente’, mendiant en espagnol, trouve ses origines dans le mot indigène.

La liste des atrocités commises contre les peuples indiens est longue et intense. Aujourd’hui pas un seul peuple autochtone en Amérique connais la paix. Tous ont payé un prix élevé pour la préservation de leur identité. L’Histoire des amérindiens, comme la plupart des peuples non blancs est une histoire d’invasions, de pillage, de génocide et de misère. Après avoir été relégué dans les espaces géographiques les plus difficiles, et après un processus d’adaptation long et tortueux, de nombreuses ethnies font face aujourd’hui a des gouvernements et aux intérêts privés qui les expulsent violemment de leurs terres, qui s’approprient les ressources de leurs terres, tel que le charbon, le pétrole, l’uranium et le bois de leur fières forêts tropicales.

Mais sans doute le plus grand drame indien est la répudiation de ce sang qui alimente les veines et la culture des Amériques. De l’Arctique à la Terre de Feu, les indigènes vivent au milieu de mépris. Par exemple, nous, les métisses colombiens, nous avons toujours nié notre héritage pijao, zenu , paez , amorúa , arhuaco, huitoto. En Colombie il existe plus de 87 groupes ethniques qui parlent environ 64 langues et je ne connais aucun citoyen ordinaire portant un prénom indien. Nous avons peur de notre patrimoine génétique, car cela semble diminuer notre dignité. Mais est-ce qu’il plus digne d’être une nation raciste et inconsciente de notre richesse ethnique?

2 commentaires

  1. bravo aux wayuu pour élever leurs petites chèvres toujours grasses dans le désert sans que l’on remarque de surpaturage, grace au trupillo, arbuste toujours vert. De la part d’un berger corse

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